“Une violence invisible”, par le Collectif ColPaz, Le Soir, 17 juillet 2007
Il y a deux semaines, on apprenait que 11 des 12 députés de la Asamblea Departamantal del Valle del Cauca, retenus en otage par les FARC, ont été abattus dans une région fortement affectée par le conflit armé. Il est très difficile à ce stade de connaître les responsabilités exactes des parties en présence, sachant que circulent sur le sujet des versions contradictoires, produites elles-mêmes par le jeu de la guerre – l’ONU vient d’exiger une enquête internationale sur le sujet.
Nous voulons d’abord exprimer notre entière solidarité avec les familles de victimes dans un pays où la population civile paye, chaque jour, un tribut inacceptable à une guerre qui détruit le sens de la vie. Et condamner avec la plus grande fermeté : les FARC, parce que la séquestration de civils est un crime atroce qui n’a aucune justification politique et expose à la mort les personnes séquestrées en cas d’intensification du conflit ; et le gouvernement, parce que sa responsabilité politique est directement engagée lorsqu’il dénie l’existence du conflit armé – identifié à une simple “guerre contre le terrorisme” – et se refuse, pour des raisons idéologiques et guerrières, à en proposer une sortie non-violente par le biais d’un accord humanitaire. Face à ce drame, l’occasion nous est pourtant donnée de proposer une lecture plus globale de la situation colombienne et d’interpeller la Communauté internationale pour qu’elle intensifie son appui à une solution négociée.
1. Le terme de “conflit armé” ne reflète pas l’ampleur de ce qui se révèle être, avec les années, la plus grande tragédie humanitaire d’Amérique du Sud. En Colombie, le déplacement forcé de populations concerne entre 3,8 et 3,9 millions de personnes, ce qui situe ce pays à l’avant-dernière place en ce domaine, juste avant le Soudan. Ce chiffre dit l’ampleur d’une population déracinée, privée de ses liens fondamentaux – beaucoup de familles sont séparées. Et contrairement aux annonces gouvernementales, de tels mouvements se sont maintenus à un haut niveau ces dernières années(*). Dans un pays ou plus de 60% de la population vit en dessous-du seuil de pauvreté, où 10% sont en état d’indigence complète et où les inégalités matérielles et culturelles sont considérables, cette situation traduit une superposition des violences, dont l’expression militaire ne constitue qu’un aspect ;
2. Tandis que le sol et le sous-sol colombiens sont extrêmement riches, le conflit peut être analysé comme une lutte utilisant la violence militaire en vue contrôler des ressources-clé. Le paramilitarisme en est l’un des principaux acteurs. A la tête d’intérêts économiques de très grande ampleur lui permettant de blanchir l’argent du trafic de drogue, il se livre à une véritable guerre de conquête et à une mise au pas de la population civile par la terreur, dont les premières victimes sont les paysans, les communautés indigènes, les syndicalistes et les défenseurs des droits de l’homme, au sens large (journalistes, intellectuels, avocats, citoyens engagés). Il est responsable d’une large partie des disparitions forcées, ainsi que de nombreux crimes collectifs, allant de “simples tueries” planifiées à des pratiques de démembrement ou à la réalisation de fosses communes (Le Monde, 10 mai 2007). Son action bénéficie des appuis de l’armée, mais aussi d’une grande partie des élites sociales et politiques. Parallèlement, la participation des Etats-Unis et des entreprises transnationales au fonctionnement politico-industriel a contribué à accentuer la situation de conflit, notamment dans le cadre du Plan Colombie (**). Plus grave encore, dans les zones nouvellement conquises, le paramilitarisme a pu reconstituer une “société nouvelle” sur les ruines des communautés qu’il a fait fuir ou massacrées : soit en s’appropriant une partie des ressources publiques ; soit en utilisant les ressources publiques pour réaliser lui-même ce qui est habituellement effectué par l’Etat (investissements dans les écoles, la santé, les infrastructures, etc.) et en tirant de cette utilisation une reconnaissance publique, au moins dans les zones soumises à son influence. Enfin, la loi Justice et Paix de 2005, visant la “démobilisation” et la “réinsertion” des groupes paramilitaires dans la vie civile, ne tient nullement compte des standards internationaux en la matière : en refusant de confier à une justice indépendante l’accès à la vérité et la définition des sanctions, en s’abstenant de restituer les biens spoliés et en ne jetant pas les bases d’un processus de réparation – matérielle et symbolique –, elle confère au paramilitarisme une très large impunité et s’avère contraire au projet d’instituer une paix durable en Colombie ;
3. En face, les FARC constituent la plus ancienne des guérillas colombiennes. Mais la perte de repères éthiques et l’affaiblissement du projet politique initial ont contribué à générer une stratégie fondamentalement guerrière, réalisée au mépris du droit humanitaire international. Cette stratégie lie l’utilisation de la violence armée à la pratique de crimes atroces, en vue de résister aux incursions des éléments adverses et de protéger leurs intérêts dans le trafic de drogue. Elle est renforcée par un gouvernement qui, à son tour, se situe sur le terrain de la guerre en refusant d’envisager une issue négociée et qui, historiquement, a une responsabilité politique et juridique majeure dans la violation systématique des droits humains et du droit humanitaire. Alors même que le parti d’opposition (PDA) et de très nombreux mouvements sociaux réaffirment leur opposition à la violence armée tout en proposant une autre orientation politique que celle pratiquée actuellement, leur voix est rendue inaudible par un engrenage qui fait le jeu des acteurs de la guerre, mais n’offre aucune solution pour l’avenir du pays ;
4. Insultes publiques à l’égard des élus de l’opposition, traitement politicien des droits humains – vulgairement associés à la rhétorique de la “subversion” –, maintien du pays dans un état dramatiquement inégalitaire conduisant à priver la population de la conscience de ses droits : telles sont, en dernier ressort, les pratiques de dénigrement pratiquées au plus haut sommet de l’Etat. L’actuel pouvoir a donc beau jeu de prétendre mettre à bas les “terroristes” par l’action militaire. A plus large échelle, l’action des guérillas s’inscrit dans le cadre idéologique que les responsables politiques, mais aussi les groupes paramilitaires et les acteurs internationaux qui interviennent dans le conflit colombien, ont eux-mêmes largement contribué à définir : celui d’une spirale mortifère sans barrière morale fondamentale, incapable de répondre à la requête de vérité, de justice et de réparation exigée par de nombreuses associations de défense des droits humains.
Telle est la structure de violence, largement masquée, qui a “produit” la situation à laquelle nous assistons actuellement, dont la séquestration d’Ingrid Betancourt constitue un aspect hautement symbolique. Voilà aussi ce qui explique le fait que la stratégie isolée du président Uribe, consistant à libérer de manière unilatérale d’anciens guérilleros, ne peut être comprise comme un geste de grandeur mais, à l’inverse, comme l’expression délibérée du refus d’entamer un processus négocié.
Pour enrayer cette tragédie et engager une authentique démarche de paix, nous demandons solennellement que la Communauté internationale : (i) reconnaisse l’importance de la tragédie humanitaire qui se déroule actuellement en Colombie ; (ii) renforce sa présence institutionnelle sur place par l’accroissement des moyens logistiques du bureau permanent de l’ONU et la nomination d’un haut représentant de l’Union Européenne, en complément de l’action du Groupe de contact (France, Espagne, Suisse) ; (iii) s’engage explicitement dans le refus de l’option militaire en vue de la libération des otages politiques et la réalisation d’un accord humanitaire qui ne soit pas le reflet des stratégies guerrières ; (iv) fasse pression sur l’actuel gouvernement pour exiger la poursuite des enquêtes à l’encontre de tous les auteurs des crimes de lèse-humanité commis sur son territoire, l’éradication de l’impunité et la mise en place de principes de justice reconnus internationalement, centrés sur le droit des victimes à la vérité, la justice et la réparation.
COLPAZ est un collectif d’associations visant à renforcer la solidarité internationale vis-à-vis de toutes les victimes du conflit armé colombien et à défendre la recherche d’une solution négociée et non-violente au conflit. Il a été fondé par le CODHES, Consultoria para los derechos humanos y el desplazamiento, organisation colombienne de soutien aux populations victimes du déplacement forcé, la FICIB, Fédération internationale des Comités Ingrid Betancourt, organisation de soutien aux victimes de la séquestration politique et économique, et PLANETA PAZ, organisation regroupant les mouvements sociaux colombiens issus des secteurs populaires et des minorités culturelles.
(*) Selon le Codhes, 950.000 personnes ont été déplacées sur la période allant d’août 2002 à septembre 2005, en raison du conflit armé. Sur une période proche – de juillet 2002 à juin 2006 –, plus de 7 personnes civiles ont été, en moyenne, assassinées ou portées disparues chaque jour, ce qui porte leur nombre à plus de 11.000 sur l’ensemble de ces quatre années. La Colombie compte, par ailleurs, plus de 4 millions d’exilés. Pour plus d’information, voir : www.uclouvain.be/grial, puis “Conférence Colombie”.
(**) Avec le Plan Colombie visant l’éradication des cultures de coca, l’actuel gouvernement bénéficie non seulement d’un soutien matériel considérable en provenance des Etats-Unis, mais aussi d’une source de légitimité qui lui évite de se remettre en cause. Mais en procédant à des fumigations brutales et en ne proposant aucune culture alternative, ce Plan s’est soldé par un échec. Il a profondément altéré la biodiversité, détruit de nombreuses cultures d’auto-subsistance et appauvri les populations locales, sans obtenir les résultats visés.
“Les vertiges de l’Histoire, les ambiguités du droit”, La Libre Belgique, le 11 juillet 2007 (avec Martine Beckers et Marie-France Collard)
Il y a dix jours, le procès de Bernard Ntuyahaga – coupable, notamment, du meurtre des 10 casques bleus travaillant sous l’égide de l’ONU pour le maintien de la paix au Rwanda – prenait fin. Ce procès a apporté des réponses, mais ne fut pas sans soulever d’autres interrogations. La veille, dans son édition du 3 juillet, le Monde révélait l’aveuglement de la France face aux indices qui laissaient présager le déchaînement de la barbarie, sans que les responsables politiques français ne réagissent. Il est toujours possible de rester insensible aux vertiges de l’Histoire, comme aux ambigüités du droit. Pourtant, pour ceux qui connaissent le Rwanda de près pour y avoir tout perdu comme pour ceux qui n’en ont qu’une lointaine idée mais refusent de céder à la tentation de l’oubli, ces semaines chargées ne peuvent pas laisser nos consciences occidentales à l’abri d’un travail de la pensée : non seulement face à l’horreur, mais aussi face à son traitement par un appareil de justice ou des instances politiques chargées d’établir la vérité sur une base dite “rationnelle”. Plusieurs points nous semblent essentiels :
1. Le droit à un procès digne, mené par un appareil judiciaire indépendant de toute influence politique ou militaire, fait partie du socle des droits humains fondamentaux. Ce procès a eu lieu et c’est, en soi, un acquis décisif. Un acquis qui vient utilement compléter les avancées réalisées par le TPIR, malgré un bilan mitigé. Mais un tel acquis ne présage pas de la teneur des propos échangés. Il ne se substitue pas à la parole humaine dans laquelle prend source le désir d’humanité ou la haine de l’autre. On aurait pu s’attendre à une défense qui explicite les raisons de l’enchaînement mortifère, en nuance certains aspects, souligne la part de responsabilité des acteurs sans nier la vérité historique du génocide. Ce n’est pas le choix qui a été fait. La défense n’a pas eu un mot – un seul – pour les victimes. A travers la thèse du “grand complot” (Le Soir, 3 juillet 2007), elle n’a cessé de défendre la thèse d’un meurtre collectif sans planification, n’impliquant aucunement les acteurs qui y ont participé. Un négationisme de la responsabilité en quelque sorte, antichambre d’un négationisme plus profond et plus lourd. Mais comment pourrait-il y avoir génocide sans l’implication de ceux qui l’ont nourri, orchestré, exécuté ? Théâtre d’ombre, ce procès aura permis à un certain négationnisme de résonner publiquement, en s’abritant derrière les droits de la défense ;
2. A l’inverse, l’acte d’accusation – visant à poursuivre et condamner les Rwandais qui ont collaboré au génocide – ne va pas sans soulever d’autres questions. Certes, on ne peut que se réjouir de voir la justice enfin rendue : dans ce cas comme dans les verdicts précédents, trop d’années se sont écoulées sans que la justice ne soit faite, interdisant aux familles de victimes – belges ou rwandaises – toute possibilité de reconstruction. Mais d’autres responsabilités, politiques celles-là, ne sont pas encore abordées : pourquoi, suite au meurtre des casques bleus, l’ONU a-t-elle décidé de retirer l’essentiel de ses troupes avec l’assentiment de la Belgique, alors qu’elle aurait pu saisir cet indice comme le signe patent du début du génocide et avoir le courage de renforcer sa présence ? Pourquoi la France – dont il faut rappeler qu’elle était alors en pleine période de cohabitation et que le drame rwandais touche au cœur de son identité politique – continue-telle de nier le fait qu’elle aurait pu agir plus tôt et s’obstine-t-elle à faire passer l’opération Turquoise pour un acte de bravoure, quand on sait que des bourreaux y ont été abrités ? Et que dire du legs colonial belge qui a fait inscrire, sur les papiers d’identité des Rwandais, les distinctions entre hutus, tutsis et twas, créant ainsi les conditions d’une définition quasi-biologique de l’identité humaine ?
3. On a beaucoup accusé, au cours de la campagne présidentielle française, le terme de “repentance” d’être purement passéiste et de ne pas permettre le surgissement continu d’une société vers un futur censé s’identifier au progrès. Aurions-nous la mémoire si courte ? Un futur sans racine est voué à s’enfermer dans la répétition de lui-même et à se désolidariser des finalités de l’esprit humain. Il va de soi que le terme de repentance n’est pas sans risque : il ne permet pas de prévenir les tragédies et peut servir de masque compassionnel s’il ne s’accompagne pas du travail des historiens et des exigences de la justice. Mais sa liquidation brutale risque d’emporter avec elle beaucoup plus que notre mémoire collective : les raisons de notre propension si humaine à l’inhumanité, les sources de notre incapacité à faire obstacle au déchaînement d’une violence qui nous concerne tous – une violence dont il faut rappeler que, dans la période post-guerre froide, elle fut le produit de l’action planifiée des génocidaires et des propagandistes du Hutu Power comme de l’inaction des démocraties occidentales et des institutions internationales, en proie à leurs propres contradictions.
Un immense travail nous attend, pour faire en sorte que cette universalisme de l’inhumanité ne soit pas versé aux oubliettes de l’Histoire, mais soit constamment présent à notre esprit comme à celle des générations futures pour en éviter les surgissements répétés. Le droit est un moyen essentiel, même s’il demande à être continuellement adapté. Nous plaidons pour qu’existe un statut des survivants aux génocides, afin que ceux-ci puissent bénéficier de l’indemnisation qui leur est due sans avoir à se justifier en permanence alors que le traumatisme les hante, et que celle-ci soit à son tour le préalable à une réparation symbolique de la part de la Communauté internationale. Mais c’est un moyen insuffisant.
Les exigences de la mémoire, la solidarité dans la durée avec les victimes, le rejet de toute forme de négationnisme et la capacité à affronter lucidement la part tragique de notre existence collective : ce sont là les tâches de ce que Rousseau appelait en son temps l’Education. Alors que les preneurs de la Bastille voulaient mettre à bas les iniquités de l’Ancien régime et qu’un mois plus tard, les députés allaient s’inspirer de l’auteur du Contrat social pour mettre sur pied la Déclaration française des droits de l’homme et du citoyen, pourrions-nous ne pas trop ignorer le passé et considérer que cette tâche est, face aux vertiges de l’Histoire, encore largement devant nous ?
Martine BECKERS, membre de Kinyarwanda
Marie-France COLLARD, cinéaste, auteur de “Rwanda. A travers nous l’humanité…”
“Qu’est-ce que la République ?”, Le Soir, le 10 mai 2007
La France n’est pas seulement entrain de vivre un changement de génération politique. Elle vit une métamorphose, un redoutable chassé-croisé des catégories élémentaires qui ont fabriqué sa vie politique depuis plus d’un quart de siècle. Autant le dire tout net. C’est un authentique républicain qui a brutalement asséché le marécage nauséabond du Front national, comme Mitterrand inhibait hier un parti communiste écartelé entre fonction tribunicienne et stagnation idéologique. Un authentique républicain qui a remporté dimanche 6 mai une victoire sans appel, dont l’ampleur mérite d’être reconnue, même si elle est à la mesure des inquiétudes qu’elle soulève dans l’opinion.
La droite traditionnelle, celle qui avait porté la Ve République sur ses fonds baptismaux et lui avait donné son tempo conservateur, celle que ma génération a vu se défaire en 81 et qui semblait en perpétuel décalage avec la jeunesse, celle qui suscitait un mélange de crainte et d’ironie quand la gauche mêlait émotion et responsabilité, cette droite avait appris à fonctionner autour d’un compromis apparemment indiscutable : le corps social devait apprendre à plier sans broncher devant les exigences d’une économie inégalitaire, avec pour seul réconfort le rappel régulier des “grands principes républicains”, dont l’énoncé était à lui seul chargé de solder les conflits. Le périmètre du républicanisme officiel permettait de s’accrocher au bastingage d’une solidarité immobile, quand le ciel était bas et les orages imminents.
Nicolas Sarkozy a fait voler en éclat cet équilibre là. Il a donné à la droite les moyens de nouer un autre rapport au social… mais en bousculant massivement un idéal républicain jusqu’ici considéré comme le socle essentiel d’une société progressivement habitée par le doute. Faisant feu de tout bois, rusé, gouailleur, incisif, il a donné de l’épaule dans la République alors même que celle-ci se voyait déjà terriblement fragilisée par la crise des Etats-nation, le ressentiment des laissés-pour-compte de la mondialisation. Il en ressort une forme encore floue, à la fois stimulante (une pratique plus ouverte de la laïcité), inquiétante (des brutalités policières décomplexées), contradictoire (une Histoire nationale revisitée de manière sélective, opposant Jaurès à Cohn-Bendit), capable d’avaler une partie de ses extrêmes (à droite comme à gauche). En échange d’un libéralisme radicalisé, notamment en matière fiscale, cette droite nouvelle propose des contreparties : abolition de la double peine hier, contrat de transition professionnelle, équité salariale entre hommes et femmes, stimulation du pouvoir d’achat demain. Sans préjuger de ce que seront les faits, il me semble que cette nouvelle donne mérite d’être prise très au sérieux. Il n’est pas impossible qu’elle marque des points, y compris sur le terrain décisif de l’emploi. Elle repose pourtant sur un terrible paradoxe.
Car au moment même où semble lui sourire une victoire éclatante, l’arc républicain qu’elle croit arborer fièrement s’est subitement tendu en sens inverse, le sol même de la vie politique s’est mis à trembler. Alors qu’ils n’ont jamais été aussi intenses, les enjeux de civilisation sont sortis du champ de compétence exclusif des hommes politiques, pour se jouer dans les entrailles d’une société-monde où les préoccupations de la vie quotidienne ont pris des allures d’interrogation d’existentielle sur le devenir de l’espèce. Trois domaines dessinent le théâtre d’une nouvelle conflictualité politique :
1. l’écologie : au-delà d’un réchauffement climatique appelant sans doute des mesures correctives majeures, l’écologie est à la fois l’aboutissement d’une politique transnationale et le fruit de micro-choix individuels. Et l’efficacité de cette jonction dépendra moins d’un quelconque volontarisme politique que d’une capacité à faire monter de la société des initiatives responsables, des décisions de moyenne portée qui pourraient s’avérer décisives ;
2. l’éthique : la morale de l’effort n’a jamais déserté la République, y compris ces dernières années. Mais cet aspect ne constitue à lui seul qu’un fragment infime des interpellations éthiques dont nos vies modernes sont traversées : parents affrontés aux problèmes de scolarisation de leurs enfants, dirigeants aux fermetures d’usine, salariés aux emplois et métiers incertains, élus locaux aux tensions inter-communautaires. Plus que l’obligation morale, une éthique de la solidarité ordinaire, appelant des responsabilités concrètes, devra se tisser demain dans les interstices d’une société ouverte à tous vents, contrainte de redéfinir continuellement les garanties qu’elle assure à ses membres pour éviter les cassures ;
3. l’Europe : la perspective européenne n’est pas seulement affaire de comptabilité ou de marché. Elle est le point de départ d’une politique globale, fondée sur le respect inconditionnel des droits humains, l’auto-limitation des ego nationaux, l’apprentissage collectif du dépassement de soi. Elle ne pourra donc voir le jour qu’à condition d’assumer pleinement les compromis à venir, en refusant de céder au chantage qui en ferait le simple prolongement d’un modèle français inexistant.
Dans le monde qui nous attend, on reconnaîtra la qualité d’une société non à sa volonté de contrôler intégralement un avenir multiforme, mais à permettre que des solutions prennent forme dans le jeu des pouvoirs et contre-pouvoirs, dans l’affrontement d’un peuple à ses institutions, dans des conflits sociaux mieux régulés que par le passé. La politique de l’avenir reliera Hegel à Tocqueville, la dialectique des princes et des peuples à la géographie souterraine des corps intermédiaires. A la question “Qu’est-ce que la République ?”, le président français nouvellement élu a donné une première réponse, plus que discutable. Il reste aux forces de l’opposition de réinvestir ce terrain. La refondation tant repoussée d’une gauche qui a privilégié les fonctionnements d’appareil sur son lien à la société ne peut plus attendre. L’intuition de démocratie participative est une ligne-force pour le futur. Quant à l’émergence d’un centre enfin émancipé de sa dépendance tutélaire, il est sans doute l’une des meilleures surprises faites à la vie politique française ces dernières années. Reste à savoir s’il sera en mesure de traduire ses engagements dans des actes. Pour que, face au retour probable de l’uniformité en politique, vive une République affranchie, écologique, éthique, passionnément européenne.
“4 juillet : la lumière, l’ombre, la folie”, La Libre Belgique, 4 juillet 2006 (avec Martine Beckers)
Le 4 juillet 1776, les Etats-Unis d’Amérique formaient la première nation démocratique et indépendante du monde moderne. Deux siècles et dix-huit années plus tard, le même 4 juillet est devenue, avec l’entrée du FPR dans Kigali en juillet 1994, la date « officielle » de la fin du génocide des Tutsis au Rwanda, où elle a été déclarée « Journée de libération nationale ». Mais il faut se garder de lire cette date à l’envers de ce qu’elle signifiait et signifiera toujours. Elle n’indique pas seulement la fin du quatrième génocide du XXe siècle, comme s’il fallait y lire un brusque sursaut de la conscience devant l’horreur absolue, mais son entrée dans l’histoire humaine. Non pas la fin d’une parenthèse maudite, permettant à la conscience de respirer un peu et de se préserver de l’abîme, mais la réalité de l’abîme lui-même, devant le spectacle de ce qui a été concrètement, scientifiquement et politiquement orchestré. Il existe pourtant deux différences importantes entre le génocide des Tutsis par le pouvoir Hutu entre avril et juillet 1994 et les génocides arménien, juif et cambodgien qui l’ont précédé.
La première est historique. Le génocide des Tutsis au Rwanda est le premier génocide post-guerre froide. Le génocide arménien a transformé l’expérience ancestrale de la domination en processus d’extermination, c’est-à-dire en tentative pour éradiquer définitivement un peuple de la géographie humaine. Mais parce qu’il s’est déroulé aux portes de l’Europe, parce que les Arméniens ont tant contribué à la vie européenne tout en sachant se forger une identité collective forte, parce qu’enfin la reconnaissance de ce génocide constitue une condition sine qua non à l’entrée de la Turquie dans l’UE, la sensibilité de l’Occident à cette question s’accroît.
En plus de la singularité liée au destin historique et au patrimoine spirituel du peuple juif, la Shoah aura été cet épisode lugubre où science et rationalité sont entrées au service du crime de masse, sur fond d’idéologie raciale et totalitaire. Mais en raison de l’exil multimillénaire du peuple juif, en raison aussi de l’ampleur sans précédent de la Shoah, la création de l’Etat d’Israël fut reconnue comme une avancée majeure du droit international et de la réparation due aux victimes – aussi condamnables que soient les humiliations infligées au peuple palestinien au nom de cette réparation, au mépris de ce droit.
Quant au massacre des cambodgiens par le pouvoir khmer, il fit passer au rang de pratique génocidaire les crimes et déportations de masse pratiquées dans l’ex-bloc soviétique, en décimant des fractions entières de la population civile, coupable du seul fait d’exister. Mais parce qu’il avait lieu de l’autre côté du mur, parce qu’il cristallisait à lui seul l’association entre totalitarisme communiste et génocide, il servit de « preuve » définitive aux sévices pratiquées par les pouvoirs de l’Est et permit l’identification du « monde libre » à la situation des victimes. Mais qui, aujourd’hui, peut et désire s’identifier à la situation des Tutsis du Rwanda ? Personne. Dans un monde où le marché est devenu la seule référence factuellement universelle, où triomphe une pensée sans mémoire ni destin, il est devenu possible de penser que seuls les échanges marchands relient chacun à la marche du monde, que l’inhumain n’est plus l’affaire de tous et qu’à ce titre, le sort des Tutsis du Rwanda n’a rien à avoir avec l’humanité entière. L’indifférence est devenue la norme.
La deuxième différence tient à l’expérience des survivants. Il y a d’abord le paradoxe terrible qui frappe les survivants de tous les génocides et qui, le plus souvent, n’affleure jamais chez les bourreaux : celui d’avoir survécu alors que les proches ont disparu et, pour ceux qui ont pu fuir ou se réfugier à l’étranger, celui de bénéficier de conditions de vie décentes alors que les autres survivants sont dans l’insécurité, la misère, la peur. Il y a la honte, non seulement de se retrouver rabaissé au rang de victimes, mais aussi du discrédit quasi-systématique qui frappe la parole des rescapés – c’est un point que Simone Veil rappelle souvent quand elle évoque sa situation. Mais dans le cas des survivants du Rwanda, il y a surtout le surprenant et terrible entrelacement des contraires. Au moment du génocide, bourreaux et victimes étaient le plus souvent dans des liens de proximité immédiat : amis, voisins, cousins, mari, femme, parent exterminant ses propres enfants dont l’autre géniteur était tutsi. Aujourd’hui, ils doivent se côtoyer dans des lieux où se mêlent un passé commun et une violence inouïe. Bien sûr, le TPIR énonce le droit international et les gacaca (les tribunaux locaux qui jugent les crimes de génocide) incarnent tant bien que mal une justice pratiquée par un peuple autonome.
Mais, aussi précis soit-il, le dispositif juridique occulte complètement le rapport tragique entre ces survivants et leur histoire : des larmes refoulées parce que l’on ne veut pas s’abaisser une fois encore devant ces anciens bourreaux que l’on côtoie tous les jours, l’impossible deuil d’êtres aimés dont le corps demeure introuvable, une souffrance qui, faute de pouvoir être assumée par l’identification d’un ennemi lointain et objectif, se retourne dans une culpabilité sans mot, des lieux de vie qui doivent reprendre forme à proximité de fosses communes ou de bâtiments publics qui furent le théâtre de massacres épouvantables, une terre qui ne fait plus sens tant elle est devenue incapable de distinguer le vrai du faux. Surtout, l’empressement du pouvoir actuel à forcer une politique de réconciliation nationale place les survivants dans une position littéralement insupportable, quand on exige d’eux de rester « impartial » dans les tribunaux locaux et d’exercer un rôle « pacifique » dans la vie sociale, où des milliers de génocidaires – en procédure d’aveu ou non – sont encore en liberté et, parfois, les narguent… Tel qu’il est formulé et pensé, le droit ne répare pas une offense métaphysique. Il énonce des faits et punit des coupables mais, croyant l’enterrer, creuse le sillon d’une folie sans nom.
Or faut-il rappeler que l’indifférence d’aujourd’hui est exactement la même que celle qui, en 1994, frappait les institutions du monde dit « civilisé » et autorisait pratiquement la libération des forces génocidaires ? Faut-il redire que la recherche de la vérité ne s’arrête pas à l’examen des responsabilités formelles mais suppose de saisir à sa racine l’épreuve réelle à laquelle chaque survivant est confronté ?
Nous touchons ici aux contradictions mortifères de la pensée rationnelle-formelle qui sert de référence au traitement des génocidaires. En se centrant sur la responsabilité factuelle des bourreaux, elle néglige le devenir existentiel des victimes. Le droit international doit évoluer : il ne s’agit plus seulement de punir les responsables des génocides et les auteurs de propos négationnistes, où qu’ils soient. Il est aussi nécessaire, désormais, de donner un statut nouveau aux survivants afin que les bases les plus larges possibles soient conférées à ces êtres dont la mémoire et l’identité sont endeuillées à vie. Mais le droit ne peut pas tout. Il est non moins essentiel que les autres institutions de la vie collective – à commencer par les universités et les médias occidentaux, si peu enclins à analyser leur propre faillite – deviennent des lieux où prenne forme une mémoire collective du génocide des Tutsis au Rwanda, part tragique d’une universalité défigurée. Sans doute faut-il suggérer que le 4 juillet soit désormais vécu symboliquement comme le moment d’une double commémoration, afin de ne jamais séparer la lumière de l’ombre et de comprendre que la folie ne s’arrête que lorsque qu’une parole de vie lui est opposée. Douze ans après, il est temps que cesse ce rapport de domination mémorielle par lequel l’Occident force le cours de l’Histoire et met à l’ombre de sa seule lumière une part entière du destin du monde.
Martine BECKERS, Conseillère communale écologiste de la ville de Louvain-la-Neuve, membre d’une famille de victimes et membre du Collectif des parties civiles.
“Le bonheur et la honte”, La Libre Belgique, 10 mai 2006
Les lumières se prolongent, s’allègent d’une sorte de poids silencieux. Mai. La progression du jour sur la nuit, la mort changée en vie par le truchement d’une fête religieuse ou laïque, d’un brin de muguet, d’un flirt en bandoulière. Et puis, la rue. Ces rires d’enfants dans la rue qui reviennent, délivrés des griffes de l’hiver, mêlés à la poussière du soir. Mai. Sa lumière, ses espoirs, ses rires et, dans cette caisse de résonance entre deux saisons, tous les échos du monde.
Il y a quelques mois, à Buenos Aires, les Mères de la Place de Mai cessaient de manifester parce qu’après plus de 25 années de lutte quasi-quotidienne, elles avaient enfin obtenu gain de cause : que les responsables des disparitions, tortures et assassinats de leurs maris, fils, frères et amis soient traduits en justice et que les corps aimés leur soient restitués. Sur les places venteuses de Médellín ou de Bogotá, les familles des victimes du conflit colombien ont pris le relais.
Elles manifestent leur soutien indéfectible à leurs proches, exigent la fin de l’impunité pour ceux qui séquestrent, torturent ou assassinent, réclament l’instauration d’un accord humanitaire entre les guérillas – FARC, ELN, principalement - et le pouvoir en place. Avec ce mot d’ordre, si simple : « por la libertad, con dignidad ». Contre l’option va-t-en guerre d’un gouvernement qui refuse toute négociation, protège l’action des paramilitaires responsables de la quasi-totalité des homicides envers les défenseurs des droits humains, laisse l’injustice sociale faire le lit d’une violence ordinaire, dans laquelle les guérillas puisent le ressort inespéré de leur entêtement et de leur fanatisme.
Des voix pour la paix, auxquelles font écho 1614 villes ou communes à travers le monde qui, en ce mois de mai, ont déjà élu Ingrid Betancourt citoyenne d’honneur, pour exprimer leur soutien à chaque séquestré colombien, maintenir la pression internationale en faveur de l’accord humanitaire et rappeler que, dans un monde saturé de technique et d’inégalités, la politique authentique commence avec le courage de quelques êtres, dont la vie bâillonnée est le prix d’un engagement sans faille pour le droit et la démocratie.
Mai, mélange de chaos et de résistances. Et soudain, cette nouvelle à rebours de l’Histoire, officialisée il y a quelques semaines, peu avant l’élection présidentielle qui aura lieu à la fin du mois : Clara Rojas, directrice de campagne d’Ingrid Betancourt, aurait eu un enfant en captivité il y a deux ans, « un enfant désiré » précise Jorge Botero, le journaliste colombien qui publie l’information dans un livre récent . La nouvelle dérange, fait scandale.
En 2005, le bureau de la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU a « continué à enregistrer des plaintes pour disparitions forcées ». Ces agissements, « confirmés par la découverte de fosses clandestines, individuelles ou collectives », sont le fruit de « l’omission de l’appareil d’Etat ou des liens observés, dans certaines régions, entre fonctionnaires et paramilitaires. Avant d’être exécutées, les victimes ont été démembrées pour occuper moins d’espace. » Par ailleurs, « les agressions contre la population civile et attentats aveugles attribués aux FARC ont de lourdes conséquences pour les civils. Dans certains cas particulièrement graves, des enfants ont été touchés parce que leur école servait de base d’opérations ou se trouvait à proximité de l’objectif visé. » Est-on sûr de ce qui fait scandale ?
Au-delà de la réalité elle-même – confirmée il y a peu par Raul Reyes, porte-parole des FARC –, il y a dans cette nouvelle la mémoire de l’acte exemplaire de Clara, qui décida de suivre Ingrid jusqu’à sa descente aux enfers par fidélité à un idéal. Il y a surtout ce rappel, simple et foudroyant, que la routine nous fait trop souvent oublier : les vivants emprisonnés sont bien, oui, des vivants et non des choses, des sujets de chair et de sang, des singularités. Des coins enfoncés dans la logique du chiffre qui nous lie au néant.
Dans un livre magnifique, Nancy Huston faisait dire à l’un de se personnages, juif hongrois rescapé des camps de la mort, témoin impuissant des exactions commises en Algérie : « Et en Algérie, combien de frères suppliciés, démembrés, massacrés, morts beaucoup. Andràs connaît les chiffres, comme pour son peuple à lui, les chiffres inouïs, inimaginables. Il s’agit de les imaginer un par un, de ne pas glisser dans la paresse de la pensée et parler en milliers, mais se souvenir : chaque homme un enfant, chaque femme une veuve ou une mère en deuil, chaque tête éclatée un monde éteint. Alors venez maintenant, il faut manifester ».
Mai. La Place du même nom, piétinée par les larmes et les luttes, prendra demain d’autres formes, d’autres noms. Comme cette petite place d’un village de la Drôme d’où partent les lettres de ceux qui, par quelques mots, veulent signifier leur soutien à tous les séquestrés de Colombie. Mai, posé entre deux époques, pour dire le bonheur d’une vie plus forte que tous les enfermements et la honte de notre consentement à l’irréparable. A moins d’entendre l’appel de Nancy Huston : « Alors venez maintenant, il faut manifester. »
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